Pimpf

Message

Zembla s'égare ?
Vous avez pû remarquer que Sémic a décidé de relancer la création d'épisodes inédits du seigneur de la jungle et c'est tant mieux. En effet, recycler ad vitam eternam, les anciennes aventures n'était pas une solution viable à long terme. Pourtant, ces épisodes ne semblent pas répondre à toutes les attentes -légitimes ?- des lecteurs. Il serait facile d'accuser le lectorat d'être ultra-conservateur, voire réactionnaire. Il est assez vrai qu'en matière de Petits Formats, le changement n'est pas une pratique courante après des décennies de rééditions, mais allons au-delà de ces clichés et tâchons d'examiner plus en détails ce Zembla nouveau.

Les épisodes inédits
Zembla par Jim Lainé
Spécial Zembla N°152-153 "Le roi des magiciens" (Chris Malgrain) Le 1er épisode inédit ! Sur un synopsis de Thierry Mornet, Chris Malgrain nous a concocté une histoire de 50 pages partant du principe que Rasmus acquérait des vrais pouvoirs. Graphiquement, le bon et le moins bon se cotoient. La rapidité d'éxécution semblant en cause sur les quelques ratés (Cf interview de Chris), mais dans l'ensemble, on reconnait bien les personnages et le scénario est intéressant, malgré quelques maladresses du dialogue. On regrettera sans doute l'absence des "gimmicks" dans la bouche des différents protagonistes pour nous rappeler le "bon vieux temps".

Spécial Zembla N°154-155 "A la recherche d'Ozark" & "Il faut sauver Mustang !" (J-M Lainé) Encore un synopsis de Thierry Mornet, mais cette fois-ci, c'est Jean-Marc Lainé qui oeuvre aux dessins pour une rencontre avec Ozark en deux épisodes de 24 pages. Malgré l'intérêt potentiel d'une telle rencontre, l'interprétation très personnelle de Zembla de Jim Lainé et un dessin dépouillé à l'extrème créent un décalage -à mon avis- trop important avec les aventures habituelles du seigneur de la jungle. Mais ce qui me gênent le plus, c'est un scénario grandiloquent ponctué par des dialogues peu inspirés.

Spécial Zembla N°156 "Le Kalutah" (Cyril Bouquet) Rasmus a avalé du Kalutah, une baie hallucinogène qui le fait délirer. Une courte histoire de 5 pages par un jeune auteur. Son trait très carré est encore perfectible, mais son histoire est étonnamment celle qui est le plus dans "l'esprit Zembla", c'est à dire teinté d'un humour bon enfant avec des disputes entre les compagnons de Zembla. C'est même le seul épisode où Pétoulet et Satanas joue le moindre rôle. Zembla par Cyril Bouquet
Spécial Zembla 158 à 160 "Le chasseur" (Eduardo Alpuente & Tomas Moron). Trois parties de 10 pages par des auteurs espagnols qui nous donnent une interprétation graphique très personnelle de Zembla, démontrant un certain talent, mais aussi une méconnaissance du sujet. En fait, là encore, le plus gros reproche à faire concerne le scénario. On a une succession de scènes de bagarres entre Zembla et le Chasseur sans qu'il ne se passe rien d'autres. Quant aux dialogues, ils montrent que si Thierry Mornet effectue un travail remarquable en tant que rédacteur en chef, il est encore très perfectible dans cet art un peu particulier... A noter quand même que Rasmus se fend d'un "par la barbe de Merlin" en fin d'épisode montrant que les nouveaux auteurs n'ont pas tout négligé des épisodes classiques.

Les dessins

La première critique et sans doute la plus partagée est celle concernant les dessins. En effet, les nouveaux Zembla ne sont pas graphiquement identiques aux anciens, mais il fallait s'y attendre car ce ne sont pas les mêmes dessinateurs et ils ont donc un style différents de celui des frères Oneta. Par ailleurs, rendons hommage à Franco Oneta, mais avouons tout de même que sa conception graphique de Zembla était particulière et franchement peu soucieuse des réalités anatomiques (Jack Kirby aussi, notez-bien). Passons outre ces différences stylistiques et tentons de voir dans quelles mesures les personnages sont accaparés par les nouveaux dessinateurs.

Zembla par Chris Malgrain Tout d'abord, on pourra leur reprocher une ressemblance finalement le plus souvent assez vague. Même si on n'est pas obligé de « singer » le style Oneta, il serait bon que Zembla, Rasmus, Yéyé et toute la bande ne ressemblent pas une caricature d'eux-même. De plus, le trait utilisé est parfois très épais par rapport au Zembla « classique », à mon avis pour une raison toute simple : le format utilisé pour dessiner les originaux. Si les nouvelles planches étaient dessinées plus grandes, la réduction permettrait de gommer l'épaisseur du trait. Enfin, le décor est trop souvent négligé (à mon goût) et on sent un travail trop rapide. Je sais que les planches ne sont pas payées très chères, mais forcément le lecteur fera le comparatif avec les anciens récits et il ne sera pas flatteur alors qu'on sent chez les nouveaux dessinateurs des qualités indéniables.
Les scénarios

Malgré tout, le problème n'est pas tant graphique que scénaristique. On peut facilement entrer dans un récit avec un graphisme plus dépouillé si l'histoire est bien menée et les dialogues appropriés (Cf l'épisode de Cyril Bourquet). Malheureusement, ce n'est pas le cas. Là encore, on sombre trop souvent dans la caricature. Par exemple quand Rasmus se fait traiter de « Mandrake de pacotille », on ne respecte pas l'esprit de la série. Bien sûr, Rasmus est un « Mandrake de pacotille », mais jamais on ne doit le dire car cette parodie fait partie intégrante du personnage. Le lecteur peut le penser, les héros ne doivent jamais le dire. D'abord, où est-ce que Yéyé aurait lu les aventures de « Mandrake » ? Et même s'il le connaissait, il ne pourrait le dire que si Mandrake faisait partie de son « background » culturel, ce qui a peu de chance d'être le cas ? Pour lui, Rasmus est un magicien maladroit et vantard, point final.

Zembla, Rasmus et Yéyé ont chacun des expressions typiques qui marquent leurs caractères respectifs et qui sont leur façon d'être, or jamais les nouveaux scénaristes ne les ont utilisé, ce qui dénote une méconnaissance de leur sujet et accentue encore le décalage entre l'ancienne et la nouvelle production de Zembla. Les deux derniers épisodes inédits nous font découvrir le « Chasseur », le futur ennemi « héréditaire » de notre ami en peau de léopard. Avoir un adversaire récurrent me semble plutôt une bonne chose, mais pourquoi choisir ce clone manifeste du « Chasseur » (en plus, avec le même patronyme) qui combattit Spiderman (l'Araignée). Qui plus est, j'aurais préféré que la genèse du chasseur fit l'objet d'un ou plusieurs épisodes dessinés. Maintenir le secret sur le personnage et lever le voile petit à petit, voilà qui aurait été savoureux.

Sans compter que dans le dernier épisode, on découvre avec stupeur que Bwana, le lion de Zembla, serait BLANC !!! J'ai l'impression que le scénariste a légèrement confondu avec LEO, le lion blanc d'un dessin animé japonais contemporain de Goldorak (j'aimais bien ce lion d'ailleurs).

En fait, les anciens épisodes reposait sur plusieurs éléments : tout d'abord, l'élément étranger faisant irruption dans le petit monde de Zembla avec à la clé une menace plus ou moins précise. C'est le coeur de l'histoire. Autour de cette intrigue principale, viennent se greffer les habituelles querelles de groupe entre les protagonistes. C'est l'élément humoristique et Zembla n'y participe pas sauf pour faire cesser les hostilités. Les deux angles de vue se recoupant plus ou moins, ils sont néanmoins immuables et constituent la base d'une aventure de Zembla. On peut déroger à certaines règles implicites, mais les mépriser toutes revient à dénaturer ce qui fait la série. Zembla est un clone de Tarzan cultivant un côté kitsch faisant pour une bonne part son attrait (sinon autant lire du Tarzan). On pourra difficilement construire une histoire foncièrement sérieuse avec un magicien raté, un pygmée affublé d'un énorme réveil-matin, d'un jaguar et d'un kangourou querelleurs ! Donc, soit on conserve ce côté kitsch avec un humour bon enfant, soit on refait du Tarzan, mais ce n'est plus Zembla.

Au contraire, les inédits relève d'une logique orientée Comics où Zembla serait une sorte de Ka-Zar dans sa jungle africaine à qui l'on opposerait son lot d'ennemis à combattre. Cette orientation a atteint son point culminant dans l'aventure contre le Chasseur qui n'est qu'une succession de "bastons" entre les deux protagonistes. Navarro et Oneta nous emmenaient découvrir des civilisations cachées, les nouveaux scénaristes préfèrent le combat dans l'arène. Zembla par Lainé
Yéyé et le colonialisme

J'ai beaucoup entendu reprocher à Zembla le langage caricatural de Yéyé et son côté colonialiste. Faut-il donc faire parler Yéyé normalement, faut-il lui enlever son casque et son réveil ? J'avoue ne pas comprendre en quoi son casque et son réveil relèverait du colonialisme, mais j'attends sur le sujet des explications qui éclaireront ma lanterne. Quant au langage... Grande question qui n'amène pas une réponse simple. Examinons Yéyé et ce qui constitue son identité : il est noir, petit (enfant ou pygmée ?), il a un casque M.P. (Military Police), un gros réveil matin autour du cou et une façon de parler rappelant furieusement les pubs colonialistes "Ya bon Banania". Toucher un de ses éléments serait donc modifier le personnage, mais ne soyons pas réactionnaires, on peut modifier un personnage si c'est pour améliorer l'histoire. Faire parler Yéyé normalement améliorerait-il l'histoire ? Pour ma part, je répondrais : NON. Sa façon de parler fait partie des éléments humoristiques indispensables à une bonne histoire de Zembla et on en a la preuve flagrante dans l'épisode "classique" paru dans Spécial Zembla 159-160 où une tribu au parler approximatif est persuadé que Yéyé est des leurs, ce qui lui sauve la vie. On assiste alors à une tentative désespérée de Rasmus d'imiter son ami noir. On découvre au passage que Yéyé a parfaitement conscience de sa grammaire approximative vu qu'il l'explique à son ami magicien. Deuxième raison valable de faire parler Yéyé normalement : il donne une image négative et ridicule des noirs. Mis à part le fait que cela relève du politiquement correct que je ne goûte guère, je ne suis pas persuadé que tous les personnages doivent être lisses et parfaits. Je suis même intimement persuadé que ce sont leurs défauts qui les rendent attachants. Demandez à n'importe quel lecteur de Zembla quel est le personnage qu'il préfère. Personne ne vous répondra Zembla qui a pourtant toutes les qualités du monde, mais par contre Yéyé fera régulièrement partie des suffrages et cela n'aura aucun rapport avec le fait qu'il soit noir. Par ailleurs, je ne pense pas que Yéyé soit ridicule dans Zembla, ni qu'il donne une image négative des noirs, car le souffre-douleur de la série, c'est Rasmus. C'est bien le magicien qui est perpétuellement ridiculisé, pas Yéyé. Pourtant, je n'ai jamais entendu une voix s'élever devant ce fait (attention, je ne dis pas qu'il faille changer ça). Par contre, conférer aux personnages secondaires (dont Yéyé) une plus grande implication dans les aventures de Zembla serait une bonne chose. De plus, je serais plutôt partisan d'ajouter des défauts au roi de la jungle plutôt que d'en enlever à ses acolytes. Si l'on regarde bien, l'intérêt de BD comme Spiderman, Hulk ou les X-Men proviennent justement de leurs problèmes.

Zembla par Alpuente et Moron

Et demain ?

On nous annonce un "revamping" de Zembla pour un avenir proche. A priori, on peut supposer qu'il s'agit de bouleverser totalement l'univers du "roi de la jungle". Autant, je ne suis pas contre un "lifting" du personnage, autant j'avoue ne pas comprendre l'intérêt d'un tel changement radical. Si Sémic voulait disposer d'un nouveau personnage, il aurait été plus simple d'en créer un tout neuf, non ? Ce genre de décisions ne pourra que s'aliéner les lecteurs habituels de la revue et faire baisser les ventes, ce qui n'est pas grave si cela gagne des nouveaux lecteurs en contre-partie. Est-ce que ce sera le cas ? Personnellement, je n'en suis pas sûr (mais je peux me tromper, on est bien d'accord), car je pense que le renouveau des pockets Sémic est dû à l'excellente politique éditoriale de ces deux dernières années qui a ramené des nouveaux lecteurs. Mais qui sont ces nouveaux lecteurs ? Des jeunes ados découvrant la BD ? Des fans de comics "flashant" sur le dernier inédit de Zembla ? Je ne crois pas. Les lecteurs de comics n'appréciant que fort peu les BD en noir et blanc. La majorité ignorant même que Zembla existe encore. Il s'agit pour la plupart d'anciens lecteurs revenant à leurs premières amours en voyant que l'éditeur fait bien son travail et rend à nouveau attractifs ces petits fascicules de leur jeunesse. Ce lectorat sera-t-il séduit par le revamping de Zembla ? L'avenir nous le dira.

PS : Cet article n'engage que moi et si certains sont en désaccord avec tel ou tel point, je les invite à exposer leurs arguments par écrit afin de les mettre en ligne sur le site. Il n'est en aucune façon une attaque personnelle dirigée envers quiconque, mais une base de discussion que j'espère saine et constructive.

Dominik Vallet


© Pimpf? le 26/05/2001. Proposer un site