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Sémic : Entretien avec Jean-Marc Lainé

Jean-Marc Lainé (alias Jefferson Martin London) est un des hommes-orchestres de la nouvelle équipe rédactionnelle de Sémic. Frédéric Grivaud m'avait donné son adresse email, mais il s'est écoulé pas mal de temps avant que nous lui demandions de répondre à nos questions. Ce qu'il a fait avec beaucoup de gentillesse (apparemment, les membres de Sémic ne se prennent pas pour des stars et c'est plutôt agréable) et encore plus de rapidité.
Zagor dessiné par Jean-Marc Lainé Pimpf? Tout d’abord, félicitations ainsi qu'à Thierry Mornet, pour votre politique de lancement des petits formats amorcée depuis plus d’un an. (Note personnelle : moi-même, j’achète des petits formats depuis à peine deux ans alors que je n’en achetais plus depuis quelques années !). Vous avez pris des risques à lancer des récits inédits et de nouvelles rubriques. Est-ce que ça a apporté des côtés positifs auusi bien au niveau des ventes qu’au niveau des lecteurs ?

On peut effectivement noter un frémissement positif et régulier en termes de ventes et d'abonnements. Ce n'est pas le raz-de-marée, mais c'est encourageant. On a institué le courrier des lecteurs, ce qui nous permet de tester en "temps réel" les tendances. Par exemple, on a beaucoup de succès avec des séries comme "Spiro Anaconda" ou "l'Homme à la Guitare", qui semblent remporter tous les suffrages. Et on va en faire d'autres, comme "Dolores", un western qui démarre dans le Spécial Rodéo d'avril. Aussi on a les personnages du SemicVerse, un concept éditorial hérité de Marvel, avec un univers intégré. Certains personnages sont très attendus, comme Wampus, dont le retour est prévu avant la fin de l'année 2001, et que beaucoup de lecteurs réclament : c'est un personnage désormais mythique !
Pimpf? Est-ce que ça a été difficile de trouver des auteurs de BD assez motivés pour travailler dans le petit format, vu que les albums de BD attirent beaucoup plus les lecteurs que les petits formats ?

Pour tout dire, non. Et pourtant, ce n'était pas gagné, parce que le format, la visibilité et les tarifs ne sont pas trop motivants. Mais comme beaucoup de choses dans le milieu de la BD, qui est un milieu de passionnés, le moteur essentiel c'est l'enthousiasme. Alors oui, on a des auteurs, des gens de l'écurie Semic qui ont déjà fait plein de choses pour nous (Dzialowski, Grivaud, Malgrain, Arden...), mais aussi des professionnels : des dessinateurs qui ont fait des couvertures et des designs (Ladronn, Formosa, Crisse, et bientôt Tota, Mauricet et d'autres...) et des scénaristes (Lofficier, Corteggiani...) qui vont animer nos personnages et leur donner du vernis et de l'ampleur. Bref, c'est une synergie assez géniale...
Pimpf? Une question concernant les publications « comics » : l’équipe de rédaction SEMIC a permis la participation de dessinateurs franco-belges dans des séries américaines, l’exemple le plus réussi étant une histoire de la jeunesse de Serra dessinée par Crisse parue dans TELLOS. Y aura-t-il d’autres tentatives du même type ?

Oui, bien entendu. Majoritairement sur Tellos, puisque nous travaillons main dans la main avec Todd Dezago et Mike Wieringo, les créateurs de Tellos. On aura une histoire de Oge K'Tion, le génie, par Mauricet, et un autre récit par Tota. Et ce n'est que le début. Les choses se passent assez vite, et comme un essaie de faire de la qualité, on y va lentement, en se concentrant
sur un projet à chaque fois...
On a aussi le projet Alone in the Dark, la version BD du célèbre jeu vidéo, que nous avons fédérée : scénario de Jean-Marc Lofficier et dessins de Matt Haley et Aleksi Briclot. Bref, encore une preuve de la synergie franco-américaine... Et de la passion, l'éternel moteur de la création !!!
On peut aussi citer les BD de Delcourt que nous faisons en version comics de kiosques, et pour lesquels les auteurs signent des couvertures inédites. Les lecteurs peuvent retrouver Tota, Vatine, Blanchard, Damour et d'autres sur des couvertures et des pages inédites.
Zembla vu par Jean-Marc Lainé

Pimpf? Une autre question concernant les publications comics » : la mention à la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse a été retirée sur vos publications « comics » suite à un problème avec la censure pour un numéro de SPAWN. Quelles conséquences a apporté ce retrait sur vos publications ? Par rapport aux démélés de Lug avec la censure il y a 30 ans pour les revues FANTASK et WAMPUS, y a-t-il quand même des progrès ?

Aucune. Soyons clairs, cette mention n'est aucunement liée à des tarifs TVA ou d'autres choses. Si nous retirons la mention (ce que nous avons fait...) le ministère ne nous ennuie plus. En revanche, la Commission Paritaire pèse toujours sur les Pockets. Au sujet de la censure, elle a relativement disparu de nos jours. Sans doute parce que la BD avait un impact beaucoup plus grand il y a des années. De nos jours, la télé et les jeux vidéos sont davantage sous les feux de la rampe, et par conséquent de la censure. Les BD les plus exposées et les plus victimisées de nos jours,  ce sont les mangas, sur lesquels les censeurs s'acharnent souvent. En fait, nous avons découvert que nous pouvions retirer cette mention de nos comics, et ainsi conserver un contrôle certains sur le contenu. Nos seuls interlocuteurs en la matière, désormais, ce sont les éditeurs américains et les lecteurs français.

Pimpf? Le nouveau FANTASK permet de découvrir NATHAN NEVER. Est-ce que vous pensez publier d’autres séries des éditions Bonelli, comme LEGS WEAVER, JULIA ou MISTER NO (surtout Mister NO ! Remarque intéressée de Dominik Vallet) ?

On pense à d'autres bonnes histoires de Bonelli (Dampyr, tu connais ? Et Julia, que tu cites, est top aussi !). Mais on essaie surtout de promouvoir les personnages du SemicVerse (Homicron et Ozark dans Fantask, Kabur et Zembla dans Spécial Zembla, et d'autres à venir).

Pimpf? FANTASK gardera-t-il le même contenu d’histoires au fil des numéros, c’est-à-dire un mélange de créations française inédites et de récits provenant des fumetti et des comics US ?

Oui. Le grand fantasme de la BD populaire mondiale, le meilleur de chacune des traditions : comics, fumetti et franco-belge. Vous allez voir les prochains numéros !

Pimpf? Le rédactionnel Sémic nous parle de tes antécédents dans l'enseignement. Pourrais-tu nous parler un peu de ton cursus pour arriver à la BD ?

Oh c'est un peu le désordre, avec pleins de trucs qui traînent partout. Des études de lettres, un mariage, un divorce, un an à l'armée à Saumur, à monter à cheval et enseigner à des colonels, trois ans à l'Académie de Caen de 95 à 97, quelques expériences de dessins publicitaires en 98, un album avorté chez Soleil avec Dominique Latil, des covers chez Semic dès 99, et
puis l'entrée à la rédaction. Je connaissais Thierry Mornet depuis Scarce, et l'avais dépanné en terme de documentation quand il travaillait chez Marvel et Bethy.

Pimpf? Tu écris et dessines des récits complets de BD dans les petits formats. Citons au passage le très bon GUN CLUB paru dans Spécial RODEO n°166 et la série très prometteuse SPIRO ANACONDA faisant ses débuts dans Spécial ZEMBLA avec le dessinateur Toni Fejzula. Est-ce que tu as d’autres projets à venir ?

Plein. Je pars à la conquête du monde ! Trêve de plaisanterie, je continue à écrire, car c'est ma grande passion. La série "Dolores" dont je parlais plus haut, est un western que j'écris et qui est dessiné par Luigi Merati, un ancien dessinateur de Miki le Petit Ranger. Je pense que les plus vieux lecteurs vont adorer. Le scénario de BD est un plaisir, vraiment, beaucoup
plus que l'écriture. J'écris des histoires courtes pour Dzialowski, par exemple. Je dessine aussi des petits polars ou des petites histoires de SF par ci par là. Enfin, je signe, sous pseudo (NDR : Assez transparent le pseudo) (pour séparer ce que je fais solo de ce que je fais dans le SemicVerse !) des histoires d'Ozark, Zembla et d'autres personnages américains. D'ailleurs, à ce sujet, vous verrez bientôt des épisodes de Zembla dessinés par Manuel Garcia, un jeune dessinateur espagnol qui depuis a travaillé sur Robin et Spectre chez DC. On a du très bon matériel tous les mois, et j'espère que les lecteurs vont venir voir en
masse !
Spiro Anaconda Pimpf? L'excellent « Spiro Anaconda » nous propose des épisodes de 5 pages. N'est-ce pas un peu court comme format pour s'exprimer ? Cette série est-elle prévue pour durer ? Y aura-t-il des épisodes plus longs ?

La série va durer, mais elle va conserver ce format très court. C'est un choix. Il y aura sans doute un épilogue plus long, et des développement, car tout le monde, moi, thierry, Toni, espére pouvoir faire plein de choses avec ce personnage !

Pimpf? En tant que scénariste, comment se passe le travail avec Toni Fejzula sur SPIRO ANACONDA ?

Toni est un jeune dessinateur yougoslve de 20-22 ans exilé à Barcelone. J'écris le scénario, je le traduis en anglais, il le dessine
à sa sauce. J'indique les cases, les cadrages et les dialogues, et je le laisse faire pour tout ce qui concerne les designs et l'aspect visuel. Toni est un futur grand. Il vient de signer un album chez Soleil, écrit par Alex Nikolavitch, qui fait des traductions chez nous !

Pimpf? Quels sont tes auteurs favoris aussi bien dans la BD que dans la littérature et le cinéma qui t’ont donné envie d’écrire et de dessiner ?

Oulah ! Euh, joker !!! D'ailleurs oui, le Joker, parlons-en, voilà un personnage fabuleux qui dans sa version Killing Joke m'a sérieusement inspiré ! En remontant à la base, je peux citer Russ Manning et Romita père, que je lisais dans TéléPoche vers 77 ! De Matteis, dont les Captain America m'ont profondément marqué. Question dessin, Zeck, Simonson, Buscema, Kirby,
Silvestri, Pacheco, les fiston Kubert, et plus récemment leur père, et Victor de la Fuente, Giraud, et les dessinateurs italiens de Tex, comme Villa, Fusco, Ticci. Le cinoche, aussi, avec Ridley Scott (le spot qui s'éteint derrière Harrison Ford dans Blade Runner, pour insister sur la solitude du héros : quelle merveille !!!), les polars de Frankenheimer, et plus profondément, les westerns de Sergio Leone et de Sam Peckinpah. Et quelques favoris personnels, comme Usual Suspects, Romeo is Bleeding ou Denise au Téléphone. Question littérature enfin, les vieux Barjavel m'ont donné envie d'écrire, m'ont montré qu'on peut jouer avec les mots en même temps qu'avec l'histoire. Et d'autres romans de SF, comme l'Oreille Interne de Silverberg ou Crash de Ballard.

Pimpf? Tes scénarios sont en général très noirs. Est-ce la marque de fabrique de Jean-Marc Lainé ?

Sans doute, je ne sais pas. Je n'arrive pas à écrire de l'humour. Et comme j'aime l'héroic-fantasy sombre, le polar, le western spaghetti et le post-apocalyptique, ça ne porte pas à la bluette. Mais oui, je pense, comme Gide, qu'on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments, mais qu'on peut créer de très bonnes impressions avec les accès de violence et de malaise de la vie humaine. Avec les silences, aussi. C'est sans doute ça ma marque de fabrique : les silences et les immobilités.

Pimpf? On a pû voir quelques illustrations de qualité sous ta plume, mais on ne te voit plus guère dessiner (en tout cas pas de BD). Est-ce définitif ?

Non point, mais je préfère écrire et voir mes scénarios naître sous le dessin d'autres auteurs. Je ne suis pas si bon que ça en tant que dessinateur, tant d'autres sont vraiment meilleursŠ Je ferai sans doute quelques illustrations, et je ferai assurément une histoire de Dragut, un corsaire du XVIème siècle, avec Jean-Marc Lofficier. en revanche, comme je ne veux pas bâcler, je ne donne pas de date de sortie.

NB : L'interview était terminée, mais Franck Anger avait des questions personnelles à poser : et comme la réponse pouvait avoir un intérêt général et que Jean-Marc Lainé ne s'y opposait pas, les voici :

FA : J’écris des nouvelles qui, je pense, peuvent faire l’objet de scénarios de BD. Comme j’avais déjà posé la question à Jean-Marc Lofficier, il n’y a pas vraiment de formation pour être scénariste. Qu’est-ce que tu peux te donner comme conseils pour être scénariste de BD ?

Beuh... Je sais pas, je peux juste dire ce que je fais moi : j'écris l'action d'abord, en découpant case par case. Ensuite, seconde couche, je précise les dialogues, de manière à ce que le dessinateur, mais aussi le rédacteur-éditeur, se fasse une idée de ce qui se dit et se passe. J'essaie de montrer un maximum de choses, de préparer le terrain. Avant, je faisais un pré-découpage, un storyboard, quoi. Pour les deux premiers Ozark, c'est ce que j'ai fait. Maintenant, je préfère écrire tous les détails et laisser le dessinateurs gérer le storyboard.

FA : En tant que rédacteur aux éditions SEMIC, est-ce possible de t’envoyer quelqu-unes de mes nouvelles pour connaître ton avis dessus ?

Ma foi, pourquoi pas. En plus, dans Fantask, on publie des nouvelles (et pourquoi pas dans les autres Pockets. Donc il y a plusieurs solutions. Faut pas hésiter à envoyer des trucs.

Merci beaucoup "Jim".

Dominik Vallet & Frank Anger


© Pimpf? le 28/03/2001. Proposer un site