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Les Ebroïciades 2004 de la BD

Pour la troisième édition consécutive, les Ebroïciades de la BD se sont déroulées à Evreux (Eure) les 15 et 16 mai derniers et ont eu un succès qui a bien confirmé celui des années précédentes. C’est en se démarquant volontairement d’un salon classique de bd avec ses séances laborieuses de dédicaces supervisées par des éditeurs exigeants que l’association a su trouver le ton. On y remarque d’ailleurs toujours le même engouement chez ses organisateurs, ses membres et principalement chez sa présidente Lynda Ridel. Pour un principe qui est maintenant acquis, la première étape de ce salon a consisté en une rencontre entre des amateurs souhaitant faire carrière dans la bd et des professionnels confirmés et déjà édités pour la plupart.

La matinée s’est déroulée en une table ronde où les différents invités ont pu échanger d’une manière assez fructueuse et surtout écouter les conseils prodigués par leurs aînés. Parmi la quinzaine d’amateurs présents, les horizons étaient fort différents et des jeunes encore au lycée en cotoyaient d’autres déjà en études supérieures (spécialisation bd) voire même des personnes déjà en activité.

Le plus jeune avait bien une douzaine d’années toutefois et le panel était plus riche que l’an passé dans la mesure où participaient également des candidats à la scénarisation et à la création de fanzine, seul support actuel, depuis la disparition des Petits Formats, permettant à de jeunes créateurs de s’affirmer.

Chez les professionnels, il fallait remarquer tout d’abord la présence de Ted Benoît mais aussi de Juan Maria Cordoba qui parrainait cette année le salon ainsi que Thierry Olivier (déjà présent l’an passé), Michel Pichon, Jicka, Sophie Balland, François, Maurice Pommier, Philippe Mercier, Marc Vollard.

Bien sûr, tous ces jeunes semblaient un peu intimidés mais grâce à l’extraordinaire faconde de Cordoba, toujours à gesticuler et à parler, la glace a vite été rompue et un dialogue assez constructif s’est instauré.
Les professionnels ont tout d’abord souligné la difficulté de ce métier et les nombreuses embûches rencontrées en les imageant par les récits de leur parcours personnel.
Les éditeurs sont bien souvent impitoyables, disent-ils et nombre de jeunes publiés sont actuellement éjectés pour cause d’invendus et de non rentabilité. De plus, un auteur de bd gagne bien moins que l’éditeur où le libraire chargé de le diffuser. A eux deux, ceux-ci touchent environ 60% du prix d’un livre, à peu près 30% en reviennent à l’imprimeur, le dessinateur devant se contenter du reste.
La recherche d’un éditeur, parcours obligatoire et très difficile, a été illustrée de nombreuses anecdotes par les professionnels mais Cordoba affirmait toutefois que si un dessinateur est bon, c’est l’éditeur qui le trouvera.  
Ainsi, les amateurs ont reçu pour conseil de conserver intacte leur passion, de persévérer, d’apprendre perpétuellement, de partager avec d’autres qui ont le même virus (Maurice Pommier) ; autodidacte, Ted Benoît a souligné que ce métier nécessitait d’avoir des histoires à dessiner donc, quelque chose à raconter et qui puisse plaire aux lecteurs, regrettant toutefois que les techniques du dessin ne soient plus entièrement apprises comme autrefois ; C’est un travail d’artisan dont on a un cahier des charges qui doit aboutir à un dessin (Maurice Pommier) ; il faut chercher de la documentation et dessiner quelque chose de solide (Jicka) ; il faut connaître les techniques du dessin bien que l’on puisse s’inspirer des techniques des autres (Cordoba) ; il faut apprendre à observer (Maurice Pommier) ; on a tous sa source d’inspiration (Ted Benoît) ; il faut participer aux festivals pour se montrer et se faire connaître (Cordoba).
Autant de petits sujets ou de thèmes sur lesquels la conversation roulait entre les protagonistes. Le rôle de l’ordinateur a également été abordé, Cordoba estimant qu’il lui faisait gagner du temps dans le lettrage, l’application des couleurs ou l’envoi de CD à l’éditeur plutôt que des planches. Maurice pommier le considérait en tant qu’outil comme un autre permettant une mise en situation plus rapide, un gain de temps appréciable, un peaufinage plus complet du dessin, évitant toutefois le brouillon. Ted Benoît, tout en reconnaissant les grands avantages de cette technique moderne, regrettait cependant la perte de contact avec le papier, le pinceau ou la plume, contact plus affectif et charnel qu’avec une machine.
  Mais ils étaient tous unanimes pour dire que ce métier est le plus beau métier qui soit, peut-être difficile et dur, nécessitant de plus un constant exercice et un apprentissage quotidien, mais vraiment le plus beau.
Et Cordoba conclut avec l’historiette suivante : Au début du siècle dernier, une bourgeoise très riche et huppée, recevant quotidiennement nombres d’invités dans ses salons, s’adressa un jour à un jeune peintre très célèbre, lui demandant si, pour l’aider à lancer une marque de spiritueux, il ne pouvait pas lui faire un tout petit dessin sur une étiquette de bouteille dont elle lui présentait un échantillon. Le jeune homme s’exécuta de bonne grâce et, de quelques trait rapides, conçut un tout petit croquis. La maîtresse de maison, enchantée et aux anges, demanda alors, par politesse, au peintre ce qu’elle lui devait. Celui-ci avança alors une somme astronomique horrifiant la bourgeoise qui resta sans voix. Quand elle se reprit et fit remarquer au jeune homme que c’était bien cher pour un tout petit dessin de 2 minutes, ce dernier répondit : "Non Madame, pas 2 minutes mais 30 ans et 2 minutes"...
L’après midi a laissé le champ aux travaux pratiques c’est à dire aux conseils avisés que prodiguaient les professionnels sur les oeuvres ou les planches que leur soumettaient les amateurs. Certains avaient déjà une bonne pratique et présentaient des dessins assez aboutis. Les échanges n’en furent que plus intenses, tous travaillant ensemble sur du concret.
La journée du dimanche, quant à elle, s’est déroulée, comme l’an passé : une journée ludique, conviviale, chaleureuse même. Les jeux succédaient aux diverses animations, fresques d’auteurs, dessins sur des thèmes variés, "joutes dessinatoires" etc... sans oublier les discussions entre le public et les auteurs et, bien sûr, l’incontournable séance de dédicaces. Mais, cette fois encore, je vous propose de passer en revue les professionnels présents qui avaient bien voulu participer à ces journées :
Ted Benoit : Il est peut-être inutile de présenter ce dessinateur puisqu’il est l’un de ceux qui a recomposé Blake et Mortimer. En quelques mots, adepte de la ligne claire, son premier album, Hôpital paraît aux HUMANOIDES ASSOCIES et recevra le prix du scénario (Angoulème 1979). Puis en 1981, ce sera Vers la ligne claire, déjà avec le personnage de Ray Banana et Berceuse électrique dans A SUIVRE, dont l’album sortira en 1982. Par la suite, il tâtera du scénario avec Nedjar au dessin dans L’homme de nulle part en 1989 tout en illustrant affiches et port folios. En 1996 c’est l’aventure Blake et Mortimer, proposée par DARGAUD, dont il assure le dessin, Jean Van Hamme oeuvrant au scénario. Il concoctera ainsi L’affaire Francis Blake tout d’abord, puis L’étrange rendez-vous.

Maurice Pommier : Autodidacte comme Ted Benoît, il a commencé par des ouvrages bien personnels (Chasseurs de baleines ou L’histoire vraie de Noé Martins) avant de s’orienter vers une carrière d’illustrateur. Il a enjolivé les guides GALLIMARD mais surtout nombre de livres pour enfants (qu’il aime bien) et dont il est également auteur, dans la collection GALLIMARD JEUNESSE ou HACHETTE JEUNESSE, comme : Livia, Paul et les stradivarius, Le sorcier des cloches, Le trésor caché de Téophile, Le vélo de Noémie... Grand féru de tout ce qui touche au travail manuel et artisanal, à la nature brute, il a illustré, chez GALLIMARD, HACHETTE ou LA MARTINIERE, divers ouvrages qui en décrivent les aspects au travers des périodes de notre histoire : que ce soit les cathédrales (Il était une fois les cathédrales), les châteaux (Les châteaux forts), les corps de ferme (La ferme à travers les âges), l’alimentation (Le pain) et dont les images de quelques-uns peuvent être admirés en 3D.
On lui doit également une série, pour la jeunesse toujours, sur des sujets historiques tels Sur les traces de Christophe Colomb, Sur les traces de Jésus, Sur les traces de Jeanne d’Arc... Semblant réservé, Maurice Pommier, une fois parti, a toute une foule de choses à raconter, toutes plus passionantes les unes que les autres : que ce soit son approche de l’édition, des anecdotes de son travail, ses expériences acquises, ses sorties en groupe pour jalonner les lieux à décrire. Bref, il est intarrissable et l’on resterait des heures à l’écouter. Toujours affable et bienveillant, il rit volontiers de tout et de rien, mais surtout de lui-même. J’ai retenu sa façon de se présenter : Je suis dessinateur, peinturiste, raconteur et je façonne des dessins comme un ébéniste ses meubles et ça’m plaît.
Michel Pichon : C’est un grand homme. Extrêmement gentil et affable, il ne refuse pas de parler de ses nombreux dessins au graphisme si particulier et immédiatement reconnaissables, ce qui en fait leur charme. Il publie son premier dessin en 1966 et opère dans HARA KIRI, LUI, PLEXUS, LE MIROIR DU FANTASTIQUE, PLAY BOY, FLUIDE GLACIAL, PSIKOPAT... Il a réalisé une quinzaine d’albums dont l’excellent Pour 2 sous de violettes (ALBIN MICHEL) ou encore A toi pour la vie (Editions ZEBU), Je reviens, je vais faire les courses (SCANEDITIONS), La vie exemplaire de Mme Lapute et La vie des pauvres (Editions IPM). Ses dessins de gags en 1 planche ou même en 1 page mettent souvent en scène la vie de couple et ses innombrables difficultés (ou joies d’ailleurs). Les nénettes de Pichon sont à nulle autre pareilles. Elles ont toujours tout ce qu’il faut, où il faut et possèdent ce petit côté Peynet, naif et ingénu mais avec un air excessivement coquin et les vêtements qui vont avec. Lorsque vous regardez une de ses jeunes femmes, vous ne pouvez qu’être conquis. Avec un grand talent et un humour assez débridé, Pichon a amusé nombre de lecteurs et ses personnages ont constamment ce côté affectueux, gentil et profondément attachant auquel chacun de nous peut s’identifier d’ailleurs. Pour ce qui me concerne j’ai été véritablement enchanté de rencontrer cet auteur dont j’apprécie le trait de plume depuis des années.
Jicka : Ce charmant vieil homme est surtout connu comme dessinateur des Pieds Nickelés, étant l’un des derniers à avoir croqué ces personnages bien pittoresques. Il gagne à être connu et, véritablement facétieux, il ne cesse d’amuser son auditoire par des jeux de mots bien choisis ou par ses imitations fugaces et timides de Louis de Funès. Très gentil, il ne dédaigne pas de parler de son passé (un peu) et de ses personnages (beaucoup). Originaire du Raincy dans la région parisienne, il a commis son premier dessin en 1941 dans LE JOURNAL DE L’EPICIER puis a exercé différents métiers tels intervalliste au cinéma ou même acteur de second plan avant d’oeuvrer en 1947 dans L’ALMANACH VERMOT. L’année suivante il crée aux éditions SETL Les mésaventures de Pachydou, petit éléphant turbulent et taquin se mettant à dos toute la jungle par ses plaisanteries de mauvais goût. Il dessinera dans L’OS A MOELLE, LE HERISSON, PARIS JOUR avant d’arriver à la SPE en 1969 ou, après quelques années, on lui confiera la réalisation des Pieds Nickelés dont il concevra 7 histoires.

Sophie Balland : Jeune dessinatrice férue d’imaginaire et de rêve, elle a déjà publié plusieurs albums tels Mélusine, fée serpente ; Les amours de la Roche Courbon (GESTE Editions) ; Le Coeur de Lion (ASSOR BD). Ses bd sont à l’image de son monde personnel et elle adore toutes histoires touchant à la féérie, au magique moyenâgeux, à la fantaisie mais aussi au fantastique peuplé de dragons, de monstres et de vampires. Elle est aussi coloriste puisque c’est ainsi qu’elle a débuté sa carrière. Très gentille et toujours souriante, sa conception des individus et de la vie est toute empreinte d’une bonté qui ne rime pas toujours avec le monde environnant. Sa philosophie, défendable au demeurant, est entourée d’un peu d’utopie malheureusement contredite par les événements mondiaux et quotidiens. Petit bout de femme, sa foi est forte comme les personnages qu’elle met en images et qu’elle incarnerait, j’en suis sûr, avec grand plaisir.
Cordoba : Toujours égal à lui même, plein de gestes et de mimiques, il n’a pas arrêté de parler depuis l’année dernière. Toujours en mouvement et en langage, il reste rarement silencieux et a constamment son mot à dire quelle que soit la situation. Après son album Fallait pas faire les cons édité chez SEMIC et assez engagé, il a récidivé avec un autre sujet d’actualité, sur le terrorisme corse cette fois, avec L’affaire se corse chez le même éditeur et dont il semblerait qu’il ne soit pas autorisé dans l’île de beauté.

Thierry Olivier : Aussi jovial et de bonne humeur que l’an passé, ayant conservé son look un peu rocker (pourquoi changerait-il d’ailleurs), il est toujours aussi abordable et agréable. Il a participé récemment au concours de La Poste sur le dessin d’un timbre à l’effigie de Marianne, terminant haut la main dans les 3 sélectionnés du département parmi des centaines de candidats. J’espère véritablement que sa Marianne va l’emporter (et que le Président de la République la choisira) car au moins, ça c’est une Marianne, fort agréable à regarder et qui mériterait d’orner les nombreuses enveloppes de courrier passant entre les mains agiles des postiers.

Regrettant toutefois l’arrêt des Petits Formats de la SEMIC où il avait brillamment officié, il ne désespère toutefois pas d’être publié et continue à proposer son talent dont il m’a livré quelques échantillons que je vous propose ici à mon tour. Je vous rappelle que son style, bien qu’influencé par le fantastique à la EC Comics et à la Creepy et Eerie, se reconnaît toutefois au premier coup d’oeil, avec en plus cette touche d’humour qui caractérise d’ailleurs sa personnalité.

Marc Vollard : Ce jeune homme n’officie pas dans la bande dessinée mais il est illustrateur et fait preuve d’une particularité vraiment originale. En effet, d’un seul coup d’oeil, lorsque l’on regarde ses dessins, l’on pense tout de suite à cet autre illustrateur bien connu qu’était Dubout. Mais pas le Dubout des grosses mémères et des petits bonshommes malingres. Non. Le Dubout des scènes extrêmement détaillées. Ses tableaux nous offrent un décor à l’innombrable foule de personnes ou de choses, à la multitude de petites scènes cachées dans la masse du dessin, bien souvent amusantes, moqueuses et qu’il faut chercher patiemment avec un oeil scrutateur, bien sûr récompensé de ce qu’il trouve par un sourire s’affichant alors sur le visage. C’est extraordinaire le nombre de scénettes présentes en un seul dessin, l’incroyable variété des situations et la très grande minutie du détail. Un visiteur qui s’extasiait devant l’un des tableaux, a même fait cette reflexion amusante : Eh ben ! au moins il n’y a pas gâchis de papier et on en a pour son argent... Il est fort dommage que je ne puisse vous en montrer qu’un échantillon, l’image étant vraiment trop longue à charger, mais Vollard gagne vraiment à être connu sur cet aspect de son oeuvre. Je vous propose une vue d’ensemble du dessin et un extrait (situé vers la droite, au milieu) ne représentant qu’un vingtième environ de l’ensemble mais je vous assure bien que le reste est vraiment à l’avenant.

Pour en savoir un peu plus, allez faire un petit tour sur son site...

Parmi tous ces sommités présentes, je me trouvais là, à tenir un stand proposant mon livre sur Devi (dont il reste peu d’exemplaires, dépéchez-vous) et également à faire la promotion du fanzine PIMPF. Beaucoup s’arrêtaient, attirés par la variété des couvertures aux diverses couleurs chatoyantes, mais aussi, parfois, interpelés par un héros qu’ils reconnaissaient ou croyaient reconnaître. Et la conversation s’engageait alors, chacun évoquant, suivant sa génération, ce qui l’avait marqué, enfant... . Finalement, de belles journées somme toute, offertes par ce salon, enrichies des conversations avec les professionnels ou les amateurs mais aussi des rires du public lors des jeux proposés ou des joutes dessinatoires entre artistes confirmés et en herbe. Encore de beaux souvenirs, à ressasser en attendant impatiemment la saison suivante. Mais qui pourra bien être présent l’an prochain ?

Jean-Yves Guerre (05/2004)